Aujourd’hui, il est parfois difficile de se forger une opinion personnelle de citoyen. Quoi de mieux qu’une petite traversée du Canal de Panama, espace de neutralité et trait d’union entre deux océans, pour poser certaines questions sans imposer de réponses. Un peu plus sérieux et maritime que d'habitude mais après tout je revendique autant ma qualité de marin que celle de clown.
22 mars, 6 heures du matin. L'Astro mouille devant le port de Cristobal qui marque l'entrée du canal de Panama, côté atlantique. Après deux mois de traversée, j'ai enfin réussi à capter une radio française... Lointaine... Ténue... Des bribes seulement... « Tabous et révisionnisme... Pas de prescription pour les assassins... Le temps ne doit pas tout effacer.... Devoir de désobéissance... Ex premier ministre... Éloge funèbre... Dérapage... Effet néfaste de l'âge... Liberté ».
Dans la torpeur du petit matin, face à l'entrée du canal, le navire évite lentement sur la chaîne de l'ancre et vient s'immobiliser dans le lit du vent. Quel étrange fureur au bout d'un océan. Je n'en perçois que les contours floutés, comme ceux de la ville endormie dans l'ombre des collines. « Ne pas condamner les fonctionnaires... Responsables pas coupables.... Actes des politiques... Excuses immédiates... Liberté » Et des injures aussi, sous les dernières lueurs d'une lune rousse.
Deux remorqueurs ventrus et bas sur l'eau viennent nous accoster sur tribord. Pilotes, marchands de pacotille, lamaneurs et prostituées s'en déversent et nous prennent d'assaut. Toujours des bribes « Qu'un manipulateur notoire... expose... contre vérité... pas perçu comme une anomalie... dans son rôle... Mais un ex premier ministre ? Pas l'habitude de la provocation... exprime une telle opinion... Inacceptable ».
On remet en route et une demi heure plus tard nous glissons lentement dans la première écluse de Gatun, enveloppée dans une brume matinale moite et bleuissant sous les premiers rayons du soleil.
La radio est devenue claire. On les entend tous très bien à présent... Certains disent qu'on n'a pas le droit de dire ! Quel débat ! Les lamaneurs arriment l'Astro à quatre locomotives grises et jaunes, ruisselantes de graisse, chargées de nous hâler depuis la terre. D'autres veulent pardonner ! Abroger les lois mémorielles ! On aurait aussi le droit de dire des conneries quand on devient vieux (ça me rassure, ndlr)... Tous en appellent à la liberté, à la tolérance et à la liberté encore, ça revient sans cesse... Comme une psalmodie. Un entrelacs de câbles d'acier couvre à présent le pont du navire, prisonnier sous les toiles enchevêtrées des quatre araignées de métal.
Satanée radio, je ne comprends toujours pas ce qui choque à ce point ? Le sujet m'échappe... Le nom des personnes, aussi ! Barre à zéro et tous les matelots sur le pont, nous quittons la troisième et dernière écluse. A présent, nous filons sur les eaux paisibles du lac Gatun, suspendues au dessus de deux océans, à la fois si proches et inaccessibles à leur fureur.
J'entends une femme dire doucement « L'idée d'une société où on ne laisserait la liberté de s'exprimer qu'aux seuls provocateurs me répugne en soi. Elle me paraît même dangereuse pour la démocratie ». Et une autre voix « Finalement, l'important n'est pas tant de savoir ce qui a été fait il y a plus d'un demi siècle, ni même ce qui a été dit aujourd'hui. L'important, c'est de savoir comment vous ou moi allons nous exprimer sur ce sujet, comment les candidats à l'élection vont réagir. Culpabiliserons-nous ? Ou pas... ».
Et des voix qui reviennent pour dénoncer. De nouveau, ça grésille fort dans le poste ! Autant qu'au dehors, les trilles de myriades de perruches multicolores, invisibles depuis le navire mais bien présentes, jouant à l'abri de la jungle des rives du lac. Ça piaille beaucoup. Ça dit énormément de mots. Ça ne dit pas grand-chose.
« Desproges... Rire de tout... pas avec n'importe qui... Exprimer une opinion... pas pareil... Si... Non... Tolérance zéro » Tolérance et liberté encore ! Liberté à s'en faire péter les galènes ! Je suis obligé de baisser le son, on s'entend même plus avec l'homme de barre...
Peu à peu, l'horizon s'évanouit. Le canal se resserre et le silence revient. C'est Gaillard Cut et ses flancs abrupts. Réfléchir... Vu de ma passerelle, c'est difficile. L'éther c'est mystérieux. Forcément ! Même pour un marin au long cours qui a l'habitude du brouillage des ondes ! Toutes ces voix discordantes... Comment se faire une opinion ? Et sur quoi d'abord ? Quel parti prendre ? Peut-on comprendre et faut-il seulement juger ? Devons nous prendre parti ? Cela servirait-il seulement à nous dresser les uns contre les autres ? A nous faire peur ? Pas très malin, dans ce cas...
A son extrémité sud le défilé est fermé par les écluses de Pedro Miguel. Un court passage sur le dernier lac et c'est Miraflores, face au sud, puis le pont des deux Amériques. Derrière l'océan Pacifique, et tous les défis du large, plus loin encore.
A la fin j'ai cru entrevoir une solution. Après des années en mer, on finit par développer une imagination à vous recoller un puzzle sans voir ses pièces. Je me suis mis à crier dans le poste, à hurler moi aussi avec les loups : Réservons aux seuls provocateurs la liberté de provoquer ! Aux seuls cons celle de proférer des inepties ! Et tant qu'à faire aux seuls idéologues celle de penser ? Aux humoristes celle de faire rire ou aux ânes celle de braire ? Et les lâches seront bien fardés ! Liberté ! Liberté ! Naufrages en série et chapelles abandonnées ! Et vive la démagogie et l'idéologie tant qu'elles nous excitent bien le lobe temporal gauche, à peu de frais !
Paupière ! Quel délire ! A Panama la chaleur est humide, étouffante... Toujours à vous ramollir, à vous accabler au mépris de millions de ventilateurs asthéniques, impuissants pour l'éternité à brasser cette fournaise dégoulinante. Quand on atteint la sortie du canal, les remorqueurs nous accostent et reprennent les hommes du canal. Ils les emportent vers un autre navire, puis un autre et un autre encore. Ils n'iront jamais plus loin que le bas des marches conduisant aux océans. Au-delà, le monde leur apparaît comme une manière de caricature terrifiante, brossée par des marins de passage... Inspirée par la nostalgie et l'amertume nées de l'évocation de foyers trop lointains et trop souvent quittés.
Resté seul, je continue à délirer. Toute la sueur de l'humanité semble se condenser à Panama, et les fièvres aussi. Les remorqueurs cornent en signe d'adieu. L'Astro les salue en retour par un long trait de sifflet. Son gémissement se propage à la surface de l'eau calme de l'embouchure, dépasse un remorqueur, puis l'autre, se faufile entre les haubans du pont, contourne les arches, roule au loin et va se perdre dans les montagnes avoisinantes. On n'entend plus la radio. Plus d'arguments... Plus d'injures... Rien ! Du fond des vallées écrasées de chaleur, nous revient à peine une plainte étouffée, un long soupir brûlant.
A Panama aussi, les montagnes ont fini par se lasser de répercuter, depuis trop longtemps, les échos de navires qui passent et s'en vont.
Vos délires